18 juillet 2013

L'émotion en politique

INTERVIEW A ATLANTICO LE 18.07.2013


Cécile Duflot était au bord des larmes à l'Assemblée nationale lorsque le député UMP Philippe Meunier a dénoncé les propos du compagnon de la ministre sur le défilé du 14 juillet. Un exemple supplémentaire de la dureté de la culture politique française.

Lors des questions au gouvernement du 16 juillet, on a vu Cécile Duflot au bord des larmes à l’Assemblée nationale lorsque le député UMP Philippe Meunier a dénoncé les propos tenus sur Twitter par Xavier Cantat, le compagnon de la ministre du Logement. La réaction de Madame Duflot est-elle qualifiable de "normale" ? Pourquoi ?

François Belley : Avant toute chose, l’émotion, qu’elle traduise l’énervement, la tristesse ou la colère, n’est pas un phénomène nouveau. Il suffit de penser à Royal, Aubry, Duflot… De plus, ce n’est pas propre à la femme. Souvenez-vous des larmes d’Obama après la tuerie de Newton. Le langage non verbal fait partie intégrante de la communication, et donc aussi de la communication politique. Dans une société d’image ultra médiatisée, il vaut mieux être un homme politique avec des émotions. Lionel Jospin, par exemple, était taxé d’homme austère et peu communiquant. Les personnes bien notées en termes de communication sont celles qui font parler le corps et les gestes. Pour l’homme politique, l’émotion a un rôle central. Quand Ségolène Royal se lève pour tenir la main d’un handicapé sur un plateau télé, cela participe d’une recherche de proximité, d’humanité et de normalité dans un contexte où le citoyen se défie de l’homme politique, souvent considéré comme arriviste, égocentrique et dans une logique de conflit. Les larmes, la compassion et l’empathie font partie la communication politique pour ces raisons-là. Dans la terminologie femme ou homme politique, la notion de politique est juxtaposée avec la notion de méfiance. Toute la schizophrénie de l’homme ou de la femme politique réside dans la nécessité d’intégrer de l’émotion dans sa communication pour ne pas être taxé de distant (Aubry, Jospin), et en même temps d’éviter de tomber dans l’écueil de la démagogie, du calcul et du spectacle politique. Dans le cas de Cécile Duflot, tout l’enjeu est de savoir si ses larmes sont sincères ou si elles relèvent d’un calcul politique. Autre question : les larmes sont filmées, en réponse aux attaques d’un homme, et dans l’antre de la République. Qu’elle soit sincère ou comédienne, Cécile Duflot a gagné la bataille de l’image : c’est l’homme contre la femme attaquée, blessée et qui pleure.

Ségolène Royal avait aussi surpris tout le monde en pleurant suite à son échec aux primaires du parti socialiste. La tradition politique française interdit-elle la manifestation des émotions ? Pourquoi ?

François Belley : C’est plus courant qu’on ne le pense. François Fillon, par exemple, avait pleuré lors des funérailles de Philippe Séguin. Il s’agit toujours d’une réaction à un événement précis : une défaite dans le cas de Royal, un décès pour Fillon, ou encore le PDG de la SNCF la semaine dernière à l’occasion de la tragédie de Brétigny. Ce n’est donc pas interdit face caméra, et c’est très courant. Des pays comme l’Allemagne sont moins dans l’affect et l’émotion que la France. Avant d’être politiques et publics, cela restent des hommes. On trouve toujours une scénarisation de l’émotion, mais le doute s’instille selon les cas. Lorsque Ségolène Royal perd aux primaires et lorsqu’elle pleure devant Mitterrand, il ne s’agit pas des mêmes larmes. On n’oubliera jamais que ces gens travaillent énormément, qu’ils subissent une pression médiatique et politique, et qu’un à moment donné, ils craquent.

Philippe Meunier a poursuivi ses critiques sur son propre compte Twitter en parlant des "larmes de crocodile" de Cécile Duflot. Faut-il y voir un manque d’humanité de la part du député ?

François Belley : Le jeu du spectacle politique consiste toujours à attaquer l’adversaire. Or j’y mets deux bémols. D’une part, Philippe Meunier sait très bien qu’en faisant cela il s’offre une fenêtre pour exister médiatiquement, passage obligé pour exister politiquement. Sans aller jusqu’au manque d’humanité, il s’agit clairement d’un manque d’élégance. N’oublions pas que Cécile Duflot s’est fait siffler lorsqu’elle a pris la parole en robe, et que maintenant elle pleure au même endroit. Dans cinq ans, on s’apercevra peut-être que tous ces événements s’inscrivent dans un scénario qui a contribué à la fabrication du produit marketing qu’est une femme ou un homme politique.

Lors d’une interview peu après le suicide de son frère, Nathalie Kosciusko-Morizet n’avait rien laissé paraître de son émotion à la télévision. Faut-il nécessairement être "émotionnellement blindé" pour être en politique ? S’agit-il d’un comportement anormal ?

François Belley : En politique, la recette consiste aujourd’hui à être authentique. Nathalie Kosciusko Morizet, de par son histoire familiale, est devenue quelqu’un de dur et considère que d’une certaine façon elle ne doit pas en faire trop car elle est comme ça. On peut effectivement lui reprocher une certaine forme d’inhumanité, d’autant plus qu’elle une femme, a priori plus sensible qu’un homme. Elle masculinise un peu plus sa posture et son engagement verbal. En revanche, son erreur serait de tomber dans la scénarisation de ce qui ne lui correspond pas, et ainsi rentrer dans le calcul à outrance. En général, on n’est jamais aussi mauvais que lorsqu’on n’est pas en phase avec son personnage.

Propos recueillis par Gilles Boutin

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